L'héritage italien

détail de la fresque 'il mondo nuovo'de GD Tiepolo à Ca' Rezzonico, Venise, esquisse à la mine de plomb Pour autant, lorsque je me réfère à Monet, Boudin ou Courbet, je garde toujours en arrière-pensée mes chers italiens ; le plus important demeure, pour les ciels, Giambattista Tiepolo, le plus lumineux des peintres du Siècle des Lumières !
Je ne reste jamais longtemps du reste sans revenir à mes sources transalpines…
Ainsi, précédée par quantité de penseurs de renom, d’artistes et gens de lettres, je vais du côté de la Toscane Renaissante : Florentins de la première heure, ou Siennois raffinés de l’opposition…du côté des Lombards aussi, à Bergame, l’Altra Venezia ainsi qu’elle se définit elle-même ; enfin chez les Vénitiens, Padouans et Véronais, chez ceux de Vicence et de Trévise,…leurs cousins élégants, tournés justement vers les civilisations somptueuses du Levant, avant de s’arrimer à la terra ferma.
Et Rome, me dira-t-on ?…eh bien Rome, je ne peux la ‘soutenir’ en direct : trop riche, trop écrasante pour moi…il m’y est difficile d’isoler comme je le souhaiterais le Baroque de l’Antique, la Renaissance des trompettes tonitruantes qui l’ont immédiatement accompagnée ici, cherchant à surpasser le vacarme ambiant de tant de générations et civilisations mêlées…et c’est parce que je m’y perds un peu que je préfère à la Ville Eternelle, l’Eternité des Villes plus petites, plus accessibles à la personne humaine isolée, d’autant plus exemplaires pour l’art solitaire du peintre d’aujourd’hui. Me contentant des miroitements renvoyés par elle, la Capitale Antique, en Toscane et en Ombrie, dans Les Marches, à Gênes et à Milan, jusqu’en Vénétie…Michel-Ange et le Bernin, figures remarquables et vénérées de la Rome Renaissante et Baroque, ont du reste infiltré l’art occidental tout entier, essaimant un peu partout dans le monde.

 

détail de 'la Création des Animaux', toile de Tintoretto, Accademia, Venise, esquisse à la mine de plomb Certes les primitifs italiens ne sont pas les seuls à me conduire sur un chemin personnel toujours plus affirmé ; au fil du temps, la Venise du XVIIIème siècle _ admirablement incarnée par les Tiepolo, père et fils, contemporains d’Antonio Vivaldi, puis de Carlo Goldoni, leur génial benjamin _ cette Venise-là me parle un langage tout neuf, où théâtre, peinture et musique se remarient…puis, je voyage à nouveau dans le XVIème siècle, du côté du Titien et de Tintoretto, et l’enchantement de retrouver certaines parentés au fil des générations et au-delà des frontières se produit de plus en plus fréquemment.
Désormais l’Histoire de l’Art quitte son piédestal pompeux pour me procurer des sensations d’une fraîcheur exquise…
En fait le va-et-vient très libre entre les époques, les artistes et les lieux autorise un sentiment d’appartenance immédiate à ce que l’on va visiter. Qui va jusqu’à créer la sensation d’être visité soi-même par les œuvres, traversé, transformé : c’est un laisser-passer total pour une mise en mouvement de sa propre inspiration, toujours plus libre, toujours plus neuve.

Revenons un instant sur le fameux métier de peintre, ‘ Ce métier sans lequel il n’est point d’art ’ ainsi que le disait simplement Georges Braque, ce métier qui semble avoir été oublié dans la tourmente de la ‘créativité’ moderne, de l’instinct célébré comme une vertu, à l’exclusion de toutes les autres…Même si ce fut réussi dans le cas de l’Action painting de l’Amérique des années 50, avec de belles têtes de file comme Wilhem de Kooning par exemple, ne pas confondre cette tendance avec la facilité et l’inconscience totale d’un premier jet, ignorant tout des LOIS de la peinture…c’est hélas une idée fort répandue à l’heure actuelle, de laquelle je ne saurais trop inciter mes visiteurs à se méfier ; et j’affirme une fois encore ma croyance en la nécessité d’un travail permanent de la pensée, du corps, du cœur, de l’âme, absolument indispensables à celui ou celle qui veut se comporter en artiste. La pittura è cosa mentale disait Léonard, le Grand, celui que tout le monde connaît !

Le spirituel au cœur du matériel

plafond de Tiepolo a la Carezzonico mine de plomb Je ne résiste donc pas à propos de ce fameux métier de peintre à vous livrer encore quelques extraits du fil rouge de ma pratique picturale
Il est d’autant plus dur de s’y mettre que l’on se sait davantage engagé : il y a tant de risques à chaque fois ! D’où la nécessité d’entrer en peinture comme on entre en religion, et de s’isoler des bruits vains du monde courant. Ne laisser agir que la rumeur, celle d’un quotidien assez lointain pour ne pas perturber la pensée, toujours prompte à se laisser distraire, voletant dans l’air trompeur d’une actualité éphémère.
Dans cet esprit, faire tranquillement ses courses par exemple, en étant complètement dans l’achat de son pain, le choix de sa croûte, de sa blondeur, de ses dorures, de l’épaisseur et de l’élasticité de sa mie : autant de mouvements simples de l’âme, qui rapprochent admirablement de l’aspect artisanal du Métier de Peintre.
Comment ne pas penser alors à l’Ami vénéré, Marcel Proust, absorbé dans les huit dernières années de sa vie par la Chair en train de se refaire Verbe ? couvant et couvrant ses paperolles sous une plume fiévreuse, volontairement isolée des vanités du monde qui passe, pour obtenir la distance juste, nécessaire à la restitution de sa vérité profonde. Quel artiste peut prétendre avoir vécu plus intensément que Le Grand Marcel, justement dans cette période-là, choisie, consentie, vécue vraisemblablement dans une grande délectation ? La souffrance endurée alors s’oublie, s’efface, se transmue même, au profit de la pure jouissance de l’Acte de Créer.